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05 septembre 2005

SLOVAQUIE

Mon premier passage en Slovaquie remonte au printemps de 2000. Plus de 10 ans s’étaient déjà écoulés depuis la chute du mur de Berlin, 7 ans depuis la séparation pacifique avec leurs voisins tchèques laissant derrière eux les uniques souvenirs d’une Tchécoslovaquie sous le joug sovétique. L’heure était déjà à la reconstruction et à l’ouverture vers l’ouest lorque pour la première fois, sous un ciel gris, j’arrivais à Bratislava par le train de Prague. Mon contact à Bratislava était Philippe, un français doctorant en arts plastiques, un individu au parcours atypique, un copain. Lors de mes deux premiers séjours dans la capitale slovaque, j’ai eu le privilège de dormir dans les mini-chambres communautaires des résidences universitaires de la ville, des tours fantômes construites sous l’aire soviétique, de longs couloirs épurés, de bien tristes couleurs, des fissures dans les murs, du béton et de la féraille. Dans ce quartier situé à une trentaine de minutes à pied à l’ouest du centre historique, comme dans les cités dortoires au sud du Danube, rien semblait avoir changé depuis février 1948*, ni les visages ni les habitudes.

Or depuis 5 cinq ans, bien des choses ont changé, pour commencer la Slovaquie, pays grand comme la République Dominicaine, a rejoint l’OTAN et l’Union Européenne au printemps 2004. Depuis c’est la croissance. Avant, dans la rue vous risquiez de tribucher sur une crevasse dans la chaussée, aujourd’hui c’est un sac de ciment qui menace le piéton. La ville est en travaux, comme Berlin il y a quelques années. Tout le monde bricole. Même si certaines multinationales n’avaient pas attendu la rassurante adhésion de la République Slovaque à l’Union, désormais c’est le Business Rush pour toutes celles et ceux qui trouvent les moyens de s’implanter. Quoi de plus alléchant que ce petit pays riche en matières premières (gaz naturel, pétrole, hidro-élèctricité, bois, etc) ainsi que ce nouveau marché de plus de 5 400 000 consommateurs frustrés de tant de privations passées? L’une des premières à s’introduire ayant été Tesco, ce géant de la distribution alimentaire britannique, mais part de marché oblige, elle fut rapidement rejointe par Carrefour (France) puis Billa (Austro-allemand). L’invasion occidentale touche désormais tous les secteurs d’activités, dont les banques, l’énergie, les télécoms, la construction, l’automobile, la grande distribution, les assurances, la mode, l’hôtellerie, et j’en oublie. Les grands manitous du FMI vous diront que le gouvernement Dzurinda a géré au mieux la difficile transition d’une économie centralisée et plannifiée à un marché économique moderne. Entre 2001 et 2003, le gros du boulot était fait, les réformes structurelles de stabilisation avaient vertueusement privatisé de nombreux secteurs laissant libre cours aux investissements étrangers. Faut dire que le salaire moyen d’un slovaque oscillent entre 200 et 300 euros par mois selon s’il vit à Bratislava ou en région. Le constructeur français d’automobiles Peugeot a bien compris et a mis en marche l’implantation de la plus grosse usine automobile d’Europe faisant de la firme le premier employeur privé du pays. D’ailleurs, je me demande ce qu’il adviendra des usines alsaciennes à moyen terme? Restructuration pour cause de compétitivité accrue, fatalité de la mondialisation?

La Slovaquie qui aurait pu être, comme certains s’amusent à le dire, la “Suisse de l’est” de par ses montagnes (Tatras) et ses grandes vallées riches en terres agricoles et ses vaches, est en passe de devenir une zone industrielle périphérique des grands marchés de l’ouest. Les usines métalurgiques sont vétustes, polluent à grande toux mais les normes européennes ne semblent pas s’appliquer à l’est du Danube, du moins personne n’en parle, surtout plus depuis que l’harmonisation des 25 pays ne figure plus au calendrier de Bruxelles. Le pays compte parmi les lois salariales et les impots aux sociétés étrangères les plus souples d’Europe. Bref, l’Allemagne est aujourd’hui le principal partenaire commercial de la Slovaquie, le déficit commercial flirtait avec les 277 millions de dollars en 2003, et le taux de chômage officiel d’environ 15%.

Ce qui est frappant, aujourd’hui, lorsqu’on arpente les rues de la capitale, hormis les sacs de ciment, c’est cette soif d’apparence. Les slovaques semblent avoir sauté les deux pieds joints dans ce que, nous, occidentaux, avions de mieux à leur offrir, la consommation, ce sentiment illusoire de liberté. Les vieilles Lada ont disparues, les façades laides et craquelées sont cachées par de gigantesques affiches publicitaires, c’est l’explosion des marques internationales, de la mode sur le corps des dames, les nouveaux centres commerciaux sont plein à craquer. Comment font-ils avec de si maigres salaires? Philippe, qui vit à Bratislava depuis bientot huit ans, m’explique que les slovaques sont surendettés, que seuls les mafieux, les meilleurs bricoleurs, les touristes et les expatriés mangent au restaurant, le peuple slovaque, lui, il boit une pivo (bière) ou un Káva (café), pas plus. Il mangera ses Haluski** à la maison. Depuis 1989 les salaires n’ont pas évolué, pourtant le coût de la vie n’a cessé d’augmenter explique Jozef, philosophe et chercheur à l’Université de Trnava. Jozef voit en l’UE une grande fumisterie, un véritable danger pour son pays, la légitimisation d’un impérialisme renforcé au service d’une poignée d’intérêts corporatifs, même scénario ici comme ailleurs où on exploite impunément. Finalement, ici, on a vite le sentiment que les européens ne sont guère différents des américains, ils mangent à la même enseigne et marchent au même ritme. La différence que nous revendiquons si chèrement n’est qu’une illusion, un trait d’orgueil, un vestige culturel.

Quand on se promène d’un quartier à l’autre, on se rend bien compte que les inégalités sociales ne datent pas de cette dernière décénie. De somptueuses maisons sur les hauteurs font face aux citées dortoires des quartiers sud. D’un tour de passe-passe, le jadis directeur d’un établissement hôtelier d’Etat est subtilement devenu directeur propriétaire du complex.



* En Février 1948, coup d’état communite, déclenché par la démission de 12 ministres pour protester contre les infiltrations communistes dans la police. Zapotocky devient chef du gouvernement.

** Boulettes de farine, ressemblant aux gnocchis, servies avec fromage de chèvre fondu et petits lardons.