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26 mars 2006

6 MILLIARDS DE SOLITUDES

Nous sommes quelques six milliards d’êtres humains. Six milliards d’êtres seuls au monde. Six milliards de solitudes*. Six milliards seuls ensembles, ça fait beaucoup. Assis dans la crasse à même le béton froid et le dégoût de sordides passants, une femme courbée prie pour quelques centimes et chuchote au téléphone cellulaire pendu au creux de son foulard. Tandis que les enfants sans souliers courent le long de l’autoroute derrière un chien errant décharné, des centaines de chiens errants sont décharnés, des chiots aussi, ils courbent l’échine devant moi, me supplient, m’implorent, pleurent à mes pieds pour un regard, une caresse. Mes yeux clos, loin dans la nuit, partout des chiens, partout des enfants. Des chiens qui rêvent d’un regard tendre, des enfants sales qui ramassent des cailloux, les yeux noirs, la peau douce et ambrée, les mains si petites qu’ils marchent en déséquilibre et tombent à genoux. Les femmes avec leurs bébés dissèquent minutieusement les poubelles qui débordent de plastiques et d’odeurs à vomir. Le soleil écrase la lumière de midi, le bitume s’évapore toxique entre la mine de marbre et les bureaux du centre urbanisé, entre les mains abjectes des ouvriers fantômes aux corps et visages camouflés, telle la mort et sa faucille, et la croix de bois peinte à la chaux blanche et recouverte de fleurs en plastique au plus bas du cimetière béant des moindres pouilleux. La ville est colorée de misère et de barbelés, les champs sont parsemés de corps nus maigres et brûlés, aux regards d’absence et de tristesse. Les vignobles se portent bien, les étiquettes sont belles, collées avec le sang coagulé des miséreux, ceux qui ont le regard dans leurs chaussures puantes et éventrées. Douze heures pour un bout de pain, des patates et du riz, ils n’existent pas puisque dans mon supermarché la bouteille me dit Malbec, Mendoza, Argentina, beau domaine. Du logis de bois et torchis, de crasse et d’oubli, l’indigence hurle la gueule fermée. J’entends un chant si doux qu’il vient du cœur, qu’il vient de la déchirure, un chant abyssal qui séduit les nantis, mais les prive de profondeur. Le vin est bon, prenons-en quatre cents bouteilles, les convives ne doivent manquer de rien. Les cigares fument, les doubles pots d’échappement échappent comme faut, ça pue mais demain d’autres ramperont pour nous, d’autres crèveront en silence et c’est mieux comme ça.

Comment peut-on regarder le monde taillé à sang et dégorgé de larmes sans avoir mal en sa chair d’occident, sans renoncer à l’outrageante insolence d’un café Nescafé, d’un chocolat Suchard Kraft Industrie? Comment peut-on regarder l’inimaginable désoeuvrement du bas monde sans se réveiller d’atroces brûlures aux pupilles? Comment peut-on déglutir l’aride peine des milliards de bientôt morts sans douleur d’estomac, si ce n’est de l’ignorance crue et impardonnable des masses en jouissance? Si ce n’est de l’égoïsme malveillant des rapaces, ou de la conscience stérile du lobotomisé martelé de propagande, de confort futile et de publicité cancérigène. Comment est-il possible de ne pas voir ce qui est visible partout? Comment est-il possible de ne pas ressentir le mal-être, cracher l’immoral? J’offre ma bile à qui aimerait vomir, à qui honteux et hanté de ne point fulminer. Comment pourrais-je aspirer à plus si je déborde déjà d’opulence obscène? Je me réveille avec six milliards de presque morts, nous sommes seuls au monde, seuls ensembles.

xm

* inspiré de la chanson "dans un spoutnik" de Daniel Bélanger.