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21 août 2006
café viennois
Tous les bars glauques de la planète doivent se ressembler, avec une touche locale, mais dans le fond, ces lieux transmettent cette sensation de mal-à-l’aise qui leur est vraisemblablement commune. Vienne a son franc quota de bars de la sorte. On n’y fait pas trop attention, on arrive même à les oublier, sauf lorsqu’un ami vous invite à un concert qu’il donne au Café Concerto. Gürtel, la ceinture grise, polluante qui encercle le grand centre ville de Vienne est le boulevard le plus sordide que la ville ait à offrir et nombre de ces bars douteux s’alignent sur plusieurs kilomètres. À quelques pas du Café Concerto, un cinéma à films pornos, puis une église. On est content d’y rentrer vite vite car il pleut à grosses gouttes… du coup, tu commandes un verre, probablement une bière autrichienne, puis t’attends l’ouverture du sous-sol où le concert aura lieu. Il y a de la place dans la grande salle du haut, la décoration est médiocre, plutôt vieillotte mais acceptable, c’est certainement grâce aux tables en bois et aux lambris. Les décos bois, même les plus ringardes, sont plus facilement pardonnées que celles en matières plastiques, métal ou autres. Bref, ambiance plouc mais pas si pire. Le plus grotesque ne se trouve pas dans la déco, mais dans l’atmosphère qui y réside. Le sous-sol est tout aussi grand, tout en long, assez étroit, à savoir plusieurs caves voûtées s’ouvrant les unes sur les autres. Le bar est au fond, la scène sur le côté droit de la voûte centrale, les murs de crépit sont sales de fumées et les serveuses jeunes et jolies ne perdent pas une minute pour prendre ta commande. Une jeune autrichienne ouvre le bal avec sa voix et sa guitare. Notre pote australien, Carl Pannuzzo, s’active pour la seconde partie, ouvre son show avec un immanquable discours puis chante sa première ballade. Carl, le poète, le troubadour des temps modernes. Carl a son style, toujours habillé à la limite du haillon, les quelques cheveux en bataille, j’ai l’impression qu’il a dormi dans une poubelle. Il a aussi son fan-club, personne ne manque un rendez-vous, la salle se remplie, il y a peut-être cinquante personnes. Les chansons se suivent, et tout au long du concert, les mélodies se heurtent aux aléas des tâches domestiques derrière le bar, les verres qui font cling cling, le monte plats qui sonne à l’arrivée et les indélicats qui parlent à haute voix aux serveuses au plus bas d’une chanson lente… Le patron, un colosse aux longs cheveux, environ 45 ans, porte un short et des sandales en cuir avec un marcel moulant. Son bras droit est enveloppé d’un bandage et sa démarche me fait penser à une scène d’épouvante, des morts vivants sortis des tombes se dirigeant vers un quartier résidentiel. L’homme a pourtant une tête sympa, ses jambes sont plus fines que ses bras, il est carré comme un joueur de football américain portant ses protections. Ses épaules ne sont pas au même niveau, tout est croche, le corps brisé, on dirait qu’il est tombé dans un bloc de ciment frais et ne vient que d’en sortir. Plus la soirée avance, plus la salle se remplie d’individus qui manifestement n’ont que faire des ballades romantiques de Carl Pannuzzo. Les êtres de la nuit font donc leur apparition, des jeunes gothiques, la peau blanche, les ongles noirs, des hommes mûrs des plus ordinaires avec moustaches et chaussures en cuir d’un chic prolétaire. Soudainement, comme un éclair, je repense à cette description qu’un ami me faisait de la formation musicale qu’il avait jadis rejoint, un genre nébuleux pour tout discernement conventionnel, à mon savoir un heavy métal tribal expérimental. Bref, deux mondes se confrontent, les pannuzzistes et les rampants de la nuit sombre. Un gars épais à la tête de cochon blond et bouclé se trimbale jusqu’à la console de son, il pose ses vulgaires sacs de sports et y sort des centaines de cds. Carl est en train de chanter au piano. Tout semble me dire que les minutes de Carl sont désormais contées. J’arrive même à me languir, j’attends la fin avec impatience, pour fuir. La fin arrive, après deux rappels; les pannuzzistes ont de la vigueur; le DJ animal enchaîne sans attendre le discours de la fin, imposant une chanson vulgaire sans transition, quel artiste! La nuit risque d’être longue, mais pas pour les pannuzzistes qui déjà se font la bise. En sortant, je me dis que je n’y remettrai jamais plus les pieds... pourtant, avant même que je le sache, le samedi suivant annonçait une collaboration avec Boxer John.
Boxer John est le nom d’artiste de mon collègue de travail, un anglais de Bournemouth, en exil à Vienne. Bien que jeune et européen, il convient de parler d’exil. Lourdement endetté dans son pays, pour avoir mené la vie d’une star du rock sans en avoir ni le statut ni les ressources, me confia-t-il, notre homme trouva refuge en Autriche et, aussi saugrenu que cela puisse paraître, aujourd’hui encore, il mène la vie d’une star du rock inconnue de tous. Un style propre, un talent certain laisse espérer une issue joyeuse aux pérégrinations sur terre de Boxer John. L’artiste britannique, à défaut d’avoir un métronome dans la tête, se défend d’être un parolier décent. Ses textes d’une poésie singulière, tant funèbre que désespérée, sont accompagnés de sa guitare et d’une voix chaude, une voix ébranlant l’écho des sombres tristesses enfouies en chacun de nous. Il est difficile de mesurer l’espoir qu’inspirent ses chansons tant il nous plonge au plus profond abysse des douleurs jadis enterrées.
J’avais donc rendez-vous avec BJ, au Café Concerto, une heure et demie avant la représentation qui annonçait « song writers’ night », afin de répéter ne serait-ce qu’un peu et pour la première fois quelques chansons qu’il me proposa d’accompagner au cajón. BJ arriva plus d’une demi-heure en retard, ce qui ne me laissa que quelques minutes pour prendre connaissance de ces mélodies. Qu’à cela ne tienne, je ne joue ni ma réputation, ni ma carrière, n’ayant ni les aspirations ni la prétention d’être musicien... me dis-je afin de me rassurer. Nous descendons au sous-sol du local, rien n’a changé en une semaine. Le même propriétaire aux épaules démesurées, les mêmes serveuses pantalon taille basse, la même odeur de tabac humide et le crépit jaunis me replonge entre pannuzistes et grands rampants. Ce soir, les amis de Pannuzzo ne viendront pas, ce qui n’empêchera pas la bande rivale de s’introduire. Le boss nous offre trois bons de consommation chacun, les autres artistes sont là aussi, il y a une petite brune et la clique à Critical Jim. Sound-check et allocation des entrées en scènes. Il est conclu que chacun des trois interprètes chantera trois chansons en rotation, avec Boxer John en ouverture. Je rentre en scène à chaque troisième chanson de sa ronde. Je m’installe sur l’instrument et fais de mon mieux pour colorer la mélodie de basses et d’aigus, autrement dit, j’improvise tant bien que mal. Ce premier résultat n’est pas décevant, Boxer John est largement encouragé par un maigre public. C’est au tour de la petite brune, trois agréables chansons tristes en langue anglaise, puis le trio Critical Jim s’installe. Voilà un trio qui soigne son image. Deux grands maigres, aux allures décharnées des Rita Mitsouko, et un troisième totalement ordinaire. Deux guitares, une basse, deux voix pour un rock bien balancé et c’est déjà la deuxième ronde qui s’engage. Boxer John chante son âme meurtrie, puis je rentre en scène aussi discrètement que possible pour une courte collaboration, et on laisse la place. La fille revient puis les trois rockeurs poursuivent. Cela me laisse le temps d’observer chacun des trois musiciens et d’imaginer quelle sorte d’individu se cache derrière leur grosse moustache. Le bassiste, jeune et niaiseux selon toute apparence, est indubitablement, même tragiquement d’une nature insignifiante que ni ses Converses grises, ni sa cravate ni sa chevelure artificiellement négligée, ne peuvent dissimuler. J’éprouve une soudaine envie de lui balancer une gifle sèche et nette pour interpeller une émotion vivace, mais comme souvent, l’action resta du domaine fictif. Quelques africains firent leur apparition aux tables du fond, une dernière ronde musicale sous la voûte centrale, quelques cafouillages rythmiques entre les cordes de Boxer John et ma contribution et ce fut bientôt le moment de plier bagage. L’instrument soigneusement rangé, Anna a mes côtés, nous quittons la place, où j’espère ne plus remettre les pieds.
19:50 Publié dans BOUILLABAISSE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note